Variantes : Oser l'Alternative dans les Marchés Publics
Imaginez que vous commandiez un gâteau au chocolat pour un événement d’entreprise. Vous fournissez une recette précise : 200g de chocolat noir, 100g de beurre, cuisson 20 minutes. C’est votre offre de base.
Maintenant, imaginez qu’un pâtissier vous dise : “Je peux suivre votre recette. Mais si vous m’autorisez à changer le beurre par de la purée d’amande et à utiliser une cuisson vapeur, vous aurez un gâteau tout aussi délicieux, moins cher, et qui se conserve deux fois plus longtemps.”
Cette proposition alternative, c’est une variante.
Dans le monde rigide de la commande publique, la variante est l’oxygène qui permet l’innovation. C’est une modification, proposée à l’initiative du candidat, de certaines spécifications du cahier des charges. Elle permet d’atteindre les objectifs de l’acheteur (le pouvoir adjudicateur) par des moyens différents de ceux prévus initialement.
Le Problème : La Dictature de la Solution Unique
Pourquoi avons-nous besoin de variantes ? Parce que définir un besoin est un exercice périlleux qui souffre souvent de rigidité cognitive.
Lorsque l’acheteur public rédige son cahier des charges, il imagine une solution technique précise pour répondre à son problème. En figeant cette solution (le “comment”), il ferme involontairement la porte à des innovations qu’il ne connaît pas. C’est ce qu’on appelle un ancrage cognitif sur une solution de référence.
Sans les variantes, nous nous heurtons à trois murs :
- L’obsolescence programmée : Le temps que le marché soit publié, la technologie demandée peut être déjà dépassée par une solution plus agile.
- L’exclusion des outsiders : Une PME innovante peut avoir une solution géniale mais radicalement différente des standards du marché. Sans variante, elle est hors-jeu.
- Le gaspillage économique : Imposer un procédé coûteux alors qu’une méthode alternative moins chère existe empêche l’optimisation des deniers publics.
La variante est donc un outil de flexibilité adaptative. Elle transforme un monologue (“Je veux ça”) en un dialogue (“Proposez-moi la meilleure façon d’obtenir ce résultat”).
Comment ça Marche : Mécanique et Juridique
La variante n’est pas une improvisation. C’est un mécanisme juridique précis, encadré notamment par la jurisprudence du Conseil d’État (arrêt Sté Technologies Alpine Sécurité du 5 janvier 2011). Cette décision fondamentale a tracé la ligne rouge entre une vraie variante et une simple précision technique.
Le Processus de Validation
Pour qu’une variante soit recevable, elle doit survivre à un parcours d’obstacles juridiques.
graph TD
A[Besoin de l'Acheteur] --> B{Variantes autorisées ?}
B -- Non --> C[Offre de Base uniquement]
B -- Oui --> D[Candidat propose Variante]
D --> E{Respect des Exigences Minimales ?}
E -- Non --> F[Rejet Immédiat (Irrégulière)]
E -- Oui --> G[Évaluation Comparative]
G --> H[Classement Final]
C --> G
La Distinction Subtile
Il est crucial de ne pas confondre variante et précision technique.
- Si le candidat explique comment il va respecter le cahier des charges avec plus de détails, c’est une précision.
- Si le candidat propose de changer une spécification du cahier des charges (matériau, processus, planning imposé), c’est une variante.
Depuis la réforme de la commande publique (2016) et l’intégration des directives européennes, la logique s’est inversée pour certains marchés : l’autorisation des variantes devient la norme pour favoriser l’accès aux PME, sauf indication contraire.
L’Équation de l’Évaluation
C’est ici que la complexité augmente pour l’acheteur. Comment comparer des choux et des carottes ? Si l’offre de base est une voiture diesel et la variante une voiture électrique, le prix d’achat sera différent, mais le coût d’usage aussi.
L’acheteur doit donc définir des critères d’attribution “agnostiques”, capables de noter impartialement les deux solutions. Souvent, cela implique de passer d’une logique de coût d’achat à une logique de coût global (TCO - Total Cost of Ownership) et de valoriser la performance technique réelle plutôt que la conformité à une fiche technique.
Applications Concrètes
Les variantes ne sont pas réservées aux projets futuristes. Elles s’appliquent dès qu’il y a plusieurs chemins pour atteindre une même destination.
Le Cas du Béton Recyclé
Le Contexte : Un marché de construction routière impose l’utilisation d’un béton de classe C35 standard.
L’Offre de Base : Fourniture de béton C35 classique, issu de carrières, transporté sur 50km.
La Variante : Une PME propose un béton formulé avec 30% d’agrégats recyclés (issus de démolition locale) et un procédé de compaction par vibration-sonique.
Le Résultat : La résistance mécanique est identique (exigence minimale respectée). Le coût est 15% inférieur grâce à la réduction du transport et la matière première recyclée. Le bilan carbone est bien meilleur. Sans autorisation de variante, cette offre aurait été rejetée pour “non-conformité” au type de béton spécifié.
L’Hybridation Robotique
Le Contexte : Une ville externalise le nettoyage d’un gymnase. Le cahier des charges estime le besoin à 8 agents d’entretien pour couvrir la surface en 4 heures.
L’Offre de Base : 8 agents équipés de chariots manuels et autolaveuses classiques.
La Variante : Le prestataire propose une équipe de 4 agents spécialisés + 2 robots autonomes de lavage des sols fonctionnant la nuit.
Le Résultat : Le coût opérationnel est similaire, mais la qualité de service augmente (nettoyage plus fréquent grâce aux robots). La variante modifie les “moyens” (nombre d’agents) mais respecte l’exigence de “résultat” (propreté).
SaaS vs On-Premise
Le Contexte : Une administration souhaite un logiciel de gestion RH et spécifie une architecture hébergée sur ses propres serveurs (On-Premise) pour des raisons de sécurité perçue.
L’Offre de Base : Licences logicielles classiques + contrat de maintenance.
La Variante : L’éditeur propose une solution SaaS (Cloud) sur un cloud souverain certifié SecNumCloud.
Le Résultat : La variante offre une disponibilité de 99,95% (supérieure à l’interne) et des mises à jour automatiques. Le coût initial est réduit de 40% (pas d’achat de serveurs). L’exigence minimale de “sécurité des données” est respectée via la certification, même si l’architecture technique diffère radicalement.
Guide de Mise en Œuvre
Vous êtes acheteur ou consultant et souhaitez intégrer des variantes ? Voici la marche à suivre pour ne pas transformer l’opportunité en cauchemar administratif.
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Diagnostic d’Opportunité Demandez-vous : “Mon besoin peut-il être satisfait par plusieurs technologies ?” Si la réponse est oui (surtout en IT, travaux, et services énergétiques), ouvrez la porte aux variantes.
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Verrouillage des Exigences Minimales C’est l’étape critique. Ne décrivez pas la solution, décrivez le besoin fonctionnel.
- Mauvais : “Le véhicule doit avoir un moteur diesel 110ch.”
- Bon : “Le véhicule doit avoir une autonomie de 800km et transporter 500kg de charge utile.” Ces exigences deviennent le filtre “Passe/Casse” pour toute variante.
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Rédaction de l’Avis de Marché La transparence est reine. Vous devez indiquer :
- Si les variantes sont autorisées, exigées ou interdites.
- Leur nombre maximal (pour éviter d’être noyé sous 10 options par candidat).
- Si une offre de base est obligatoire en parallèle (souvent conseillé pour avoir un point de comparaison).
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Évaluation Structurée Lors de l’analyse, commencez par vérifier la recevabilité technique de la variante (respecte-t-elle les minima ?). Ensuite, notez-la avec la même grille que l’offre de base. Si votre grille est bien faite, la meilleure solution (base ou variante) remontera naturellement en tête.
Les Pièges à Éviter
L’usage des variantes est puissant, mais il comporte des risques juridiques et opérationnels.
À Retenir
Pour maîtriser l’art de la variante, gardez ces points en tête :
- Définition : Une modification du cahier des charges à l’initiative du candidat, permettant une solution alternative.
- Objectif : Stimuler l’innovation, réduire les coûts et contourner l’obsolescence des spécifications techniques.
- Règle d’Or : Tout est permis tant que les exigences minimales du pouvoir adjudicateur sont respectées.
- Comparabilité : Les variantes et l’offre de base doivent être jugées sur les mêmes critères de performance et de coût global.
- Anticipation : Sans mention explicite dans les documents de la consultation, aucune variante n’est recevable.
Notions Liées
Pour approfondir votre compréhension de l’innovation dans les marchés publics :
- Sourcing : L’étape préalable indispensable pour savoir si des variantes sont possibles sur le marché.
- Cahier des Charges : Le document fondateur qu’une variante cherche à optimiser.
- Biais Cognitifs : Comprendre pourquoi les acheteurs ont tendance à figer les solutions techniques (Biais de statu quo).
- Critères d’Attribution : Les outils mathématiques pour départager objectivement des solutions différentes.