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Qui est-ce ? : L'ADN de l'Être et de l'Identité

Imaginez une scène de crime dans un vieux polar. L’inspecteur arrive, trouve une empreinte digitale sur un verre et demande : « À qui appartient-elle ? ». Cette empreinte, c’est la trace unique, immuable, qui permet d’identifier le suspect à coup sûr. C’est sa signature biologique.

Maintenant, transposez cela à tout ce qui vous entoure : votre collègue, votre smartphone, ou même une Intelligence Artificielle. La question « Qui est-ce ? » (ou « Qu’est-ce que c’est ? » pour un objet) ne demande pas simplement un nom ou un numéro de série. Elle cherche l’empreinte digitale de l’être.

En philosophie, on appelle cela l’Essence. C’est la quête de ce qui fait qu’une chose est cette chose et pas une autre. C’est la différence entre le fait d’être là (posé sur la table) et ce que vous êtes fondamentalement (votre nature profonde).

Cet article explore cette question vertigineuse qui structure notre compréhension du monde, des humains et, aujourd’hui, des machines qui tentent de nous imiter.

Le Problème : Être ou Faire ?

Pourquoi cette question est-elle cruciale pour vous, professionnel du XXIe siècle ? Parce que nous vivons une crise de la définition.

Lorsque vous interagissez avec un chatbot avancé, vous vous demandez instinctivement : « Qui est-ce ? ». Est-ce une personne ? Une simulation ? Une conscience ? La réponse dépend entièrement de la manière dont vous concevez l’identité.

Le problème central réside dans la tension entre deux concepts : l’Essence et l’Existence.

  1. L’Essence (Ousia) : C’est la définition stable. C’est le code source, le plan de l’architecte. Pour un triangle, c’est d’avoir trois côtés. Sans cela, il n’est pas un triangle.
  2. L’Existence : C’est le fait d’être là, concrètement, dans le monde réel. C’est le triangle dessiné maladroitement sur un tableau noir.

Toute l’histoire de la pensée occidentale est une bataille pour savoir lequel des deux gagne. Est-ce que votre définition (votre CV, votre titre) précède vos actions ? Ou est-ce que vos actions (ce que vous faites chaque jour) définissent qui vous êtes ?

Comment ça Marche : La Mécanique de l’Identité

Pour comprendre comment nous attribuons une identité à quelqu’un ou quelque chose, il faut observer l’évolution des “moteurs” philosophiques. C’est comme passer d’un système d’exploitation rigide à un système open-source.

1. Le Modèle du “Moule” (Platon & Aristote)

C’est la vision classique, dominante pendant deux millénaires.

  • Le concept : L’essence est un moule parfait.
  • Platon (380 av. J.-C.) : Il imagine un monde des Idées pures. La “Table” idéale existe dans ce ciel des idées. La table de votre cuisine n’est qu’une copie imparfaite, une “ombre” de cette réalité. Ici, l’identité est transcendante (elle vient d’ailleurs).
  • Aristote (335 av. J.-C.) : Il “télécharge” l’essence dans l’objet. L’essence n’est plus dans le ciel, mais dans la chose. C’est le programme interne qui fait qu’un gland devient un chêne et pas un rosier. C’est l’actualisation d’un potentiel.

2. Le Modèle du “Codeur” (Descartes)

Au XVIIe siècle, René Descartes change la donne.

  • Le concept : Je pense, donc je suis.
  • Mécanisme : L’essence de l’humain n’est plus biologique ou cosmique, elle est mentale. C’est la conscience. Vous êtes un logiciel de pensée (“res cogitans”) qui tourne sur un matériel biologique (“res extensa”). C’est la naissance du dualisme corps/esprit qui influence encore la conception de l’IA (le software vs le hardware).

3. Le Modèle de “L’Improvisation” (Sartre & Existentialisme)

C’est la rupture moderne, essentielle pour comprendre notre époque agile.

  • Le concept : L’existence précède l’essence.
  • Jean-Paul Sartre (1945) : Il n’y a pas de moule pour l’humain. Il n’y a pas de plan divin. Vous apparaissez d’abord sur scène (existence), et ensuite vous écrivez votre rôle par vos choix (essence).
  • Conséquence : Vous êtes condamné à être libre. Si vous êtes un “lâche” ou un “héros”, ce n’est pas votre nature, c’est le résultat de vos actes.

Voici comment ces visions s’affrontent :

graph TD
    subgraph Essentialisme ["L'Approche Classique (Le Moule)"]
    A[Idée / Concept] -->|Détermine| B[L'Objet Réel]
    B -->|Exemple| C[Le Couteau]
    C -->|Fonction| D[Couper (Défini avant fabrication)]
    end

    subgraph Existentialisme ["L'Approche Moderne (L'Improvisation)"]
    E[Surgissement] -->|L'Homme existe d'abord| F[Actions & Choix]
    F -->|Construisent| G[L'Identité / Essence]
    G -->|Exemple| H[Je deviens pianiste en jouant]
    end

    style Essentialisme fill:#e1f5fe,stroke:#01579b
    style Existentialisme fill:#fff3e0,stroke:#e65100

Applications Concrètes

Comment cette vieille question philosophique s’applique-t-elle à vos défis actuels ? Voyons cela à travers trois prismes.

Le dilemme du recrutement : Potentiel vs CV

  • Approche Essentialiste (Le CV) : Vous recrutez quelqu’un pour ce qu’il est (ses diplômes, ses expériences passées, ses “soft skills” figés). Vous cherchez une “nature” stable. “Il est ingénieur, donc il sait résoudre des problèmes.”
  • Approche Existentialiste (Le Potentiel) : Vous recrutez quelqu’un pour ce qu’il va faire. Peu importe l’étiquette, c’est l’action future qui définira son rôle. C’est la philosophie des startups : on pivote, on apprend, on se définit par le “faire”.
  • Application : Dans un monde qui change vite, l’approche existentialiste est souvent plus résiliente. Ne cherchez pas l’essence figée d’un candidat, mais sa capacité à se redéfinir (apprendre à apprendre).

Les Pièges à Éviter

La quête de l’identité est semée d’embûches cognitives. Voici les erreurs classiques.

  1. L’essentialisation d’autrui : Réduire une personne à une seule caractéristique (son genre, son origine, son métier). C’est nier sa liberté de se définir autrement.
  2. La confusion Carte/Territoire : Croire que la définition d’un projet (son essence sur papier) garantit son succès (son existence réelle). Le plan n’est pas la réalité.
  3. L’anthropomorphisme technologique : Attribuer une “âme” ou une “intention” à un algorithme simplement parce qu’il imite bien le langage humain.

À Retenir

Pour naviguer dans la complexité de l’identité, gardez ces points en tête :

  1. La distinction Essence/Existence : L’essence est la définition (le quoi), l’existence est le fait d’être (le que).
  2. L’inversion historique : Nous sommes passés d’un monde où le destin était écrit (Platon/Aristote) à un monde où nous écrivons notre destin (Sartre).
  3. La responsabilité : Si l’existence précède l’essence, vous êtes responsable de ce que vous devenez. Il n’y a pas d’excuse de “nature”.
  4. L’identité est un processus : Pour les humains (et les entreprises agiles), “Qui est-ce ?” n’appelle pas une réponse statique, mais une narration en évolution.
  5. L’IA simule l’existence : Les machines n’ont pas d’essence intérieure (auto-affection), elles ne font que traiter des signes. Elles n’ont pas de “Qui”, seulement un “Quoi”.

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Pour approfondir votre compréhension des structures de la réalité et de l’intelligence :