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Pourquoi c'est Difficile : L'Anatomie de l'Obstacle

Vous est-il déjà arrivé de vouloir changer une habitude simple, comme prendre la parole en public ou arrêter de procrastiner, et de vous heurter à un mur invisible ? Sur le papier, la tâche est triviale : “ouvre la bouche et parle”. Dans la réalité, c’est une montagne.

Pourquoi ? Parce que nous confondons souvent la tâche (ce qu’il faut faire) avec la structure (ce qui nous permet ou nous empêche de le faire).

L’interrogation « Pourquoi c’est difficile » n’est pas une plainte. C’est une métastructure pédagogique et conceptuelle puissante. Elle nous invite à arrêter de regarder le sommet de l’iceberg (le problème visible) pour plonger sous la surface, là où se cachent les obstacles cognitifs, les conditionnements systémiques et les limites de notre propre perception.

Dans cet article, nous allons déconstruire la notion même de difficulté. Vous découvrirez que ce qui vous résiste n’est pas un manque de volonté, mais souvent une erreur de cartographie du réel.

Le Problème : L’Illusion de la Surface

Nous vivons dans une culture de la solution immédiate. Si quelque chose ne fonctionne pas, nous cherchons un “hack”, un outil ou une méthode pour forcer le passage. C’est l’héritage direct d’un siècle de pensée réductionniste.

L’Héritage du Réductionnisme (1905-1960)

Au début du XXe siècle, l’approche scientifique a tenté de simplifier le monde pour le rendre mesurable. On a découpé les processus complexes en petites briques observables. C’était génial pour construire des voitures, mais désastreux pour comprendre l’humain.

  • 1905-1920 : On décide que ce qui est “difficile” est simplement ce qui échappe à la quantification.
  • 1920-1960 : L’école et les institutions adoptent ce modèle. On forme des citoyens conformes plutôt que des penseurs critiques.

Le problème, c’est que cette approche a créé une cécité structurelle.

Pourquoi les solutions simples échouent

Aujourd’hui, dans un monde VUCA (Volatil, Incertain, Complexe, Ambigu), nous faisons face à des difficultés qui ne sont pas techniques, mais structurelles.

Si vous n’arrivez pas à évaluer l’intelligence d’un candidat ou la sincérité d’une démarche RSE, ce n’est pas parce que vous manquez de données. C’est parce que :

  1. L’accès est opaque : Vous ne voyez jamais l’intelligence ou l’intention, seulement leurs manifestations (paroles, actes).
  2. Les critères sont circulaires : Pour juger l’intelligence, vous utilisez votre propre définition de l’intelligence, ce qui biaise le résultat dès le départ.

La difficulté n’est pas un bug, c’est une caractéristique du système.

Comment ça Marche : La Mécanique de l’Obstacle

Pour comprendre pourquoi certaines choses résistent, il faut analyser le circuit de l’information entre la réalité et votre jugement. La difficulté naît souvent d’une distorsion dans ce circuit.

Le Cycle de la Difficulté Structurelle

Voici comment se construit une “difficulté” invisible à l’œil nu :

graph TD
    A[Réalité Complexe] -->|Filtre Réductionniste| B(Observables)
    B -->|Interprétation Biaisée| C{Jugement}
    D[Présupposés & Conditionnements] -->|Structure| C
    C -->|Échec de l'attente| E[Sentiment de Difficulté]
    E -->|Renforcement| D
    
    style A fill:#f9f,stroke:#333,stroke-width:2px
    style E fill:#f96,stroke:#333,stroke-width:2px

Les 3 Moteurs de la Difficulté

Si l’on regarde sous le capot, trois mécanismes principaux alimentent la complexité :

  1. La Réduction Épistémologique (Le problème de la carte) Notre cerveau et nos outils scientifiques réduisent le réel pour le comprendre. Mais cette réduction entraîne une perte d’information critique.

    • Exemple : Vouloir mesurer la “performance” d’un employé uniquement par son chiffre d’affaires. C’est facile à mesurer, mais cela rend “difficile” la compréhension de son impact réel sur l’équipe (cohésion, mentorat), car ces éléments ont été exclus du modèle de mesure.
  2. Le Conditionnement Systémique (Le bridage) Nous ne sommes pas des pages blanches. Nos années d’éducation et de socialisation ont créé des “bridages” neuronaux et comportementaux.

    • Le mécanisme : Ce n’est pas que vous ne savez pas vous exprimer avec authenticité, c’est que vous avez appris (inconsciemment) à vous conformer pour survivre socialement. La difficulté ici est une lutte entre votre désir conscient et un programme de survie inconscient.
  3. L’Indétermination Sujet/Objet Pour certains phénomènes (naître, mourir, souffrir, aimer), il est impossible de prendre du recul. Vous êtes à la fois le scientifique et le rat de laboratoire.

    • La conséquence : Vous ne pouvez pas observer votre propre esprit objectivement. Cette absence de distance crée une “difficulté” absolue, car l’outil de mesure (votre esprit) est aussi l’objet mesuré.

Applications Concrètes

Comment cette grille de lecture change-t-elle notre approche des problèmes quotidiens ? Analysons quatre cas où la question “Pourquoi c’est difficile” débloque la situation.

Le Cas : Évaluer l’intelligence d’un candidat.

Le Constat : C’est difficile, on se trompe souvent. On confond éloquence et compétence.

L’Analyse Profonde :

  • Le Piège : Nous utilisons un observable (la parole fluide) pour déduire une capacité invisible (l’intelligence).
  • Pourquoi c’est difficile : Un candidat silencieux ou hésitant est souvent jugé “stupide” ou “lent”. Or, le silence peut être le signe d’une pensée complexe en élaboration.
  • La Solution : Accepter l’opacité. Cesser de chercher des preuves directes et multiplier les angles d’observation (tests écrits, mises en situation) pour contourner le biais de la parole.

Les Pièges à Éviter

Lorsque vous utilisez cette grille de lecture pour analyser vos propres blocages, attention aux écueils suivants :

À Retenir

Comprendre “Pourquoi c’est difficile” est la première étape pour passer du statut de novice à celui d’expert. Voici l’essentiel pour votre pratique :

  1. La difficulté est une information : Elle ne signale pas votre incompétence, mais la présence d’une structure complexe (présupposés, conditionnements) qu’il faut cartographier.
  2. L’Iceberg est la clé : Ce que vous voyez (le problème) n’est que 10% de la réalité. Les 90% restants sont des mécanismes invisibles (cognitifs et systémiques).
  3. Méfiez-vous des définitions circulaires : Nous trouvons souvent difficile ce que nous avons mal défini. Si vos critères d’évaluation sont flous, l’action sera impossible.
  4. Désactiver plutôt que résoudre : Certaines difficultés structurelles ne se “résolvent” pas. On apprend à faire avec, à les désactiver en comprenant leur mécanisme, plutôt qu’à lutter frontalement contre elles.
  5. Le Réel dépasse le Modèle : Acceptez qu’il y aura toujours une part d’indéterminable. La carte n’est pas le territoire.

Notions Liées

Pour approfondir votre compréhension des structures invisibles :