Aller au contenu

Variables

La variable : un boîtier postal qui change de contenu

Vous écrivez une adresse sur une enveloppe sans savoir qui la recevra ni ce qu’elle contiendra. L’adresse (disons « Rue de la Résolution, Boîte X ») reste gravée sur l’enveloppe, immuable. Pourtant, au fil des jours, le contenu de cette boîte change : une lettre aujourd’hui, un colis demain, peut-être rien après-demain. L’adresse est votre contrat avec le système postal.

Voilà exactement ce qu’est une variable : une adresse symbolique (généralement une lettre comme x, y, ou T) qui reste fixe dans vos formules et équations, tandis que la valeur qu’elle représente peut varier selon le contexte, les circonstances, et les règles du système dans lequel elle opère. L’adresse est le symbole ; le contenu est la valeur ; la quartier d’habitation est le domaine de définition.

Contrairement aux constantes—ces habitants permanents dont l’adresse et le contenu ne changent jamais (π, e, la vitesse de la lumière)—une variable est un conteneur d’indétermination encadrée. Cette indétermination n’est pas du chaos : elle est structurée par des règles précises, des frontières bien définies, et un purpose clairement articulé dans le problème que vous résolvez.

Pourquoi les variables importent vraiment

Le pouvoir de l’abstraction

Imaginez devoir écrire mille solutions différentes : « Si je dois payer 10 euros pour une pizza et 3 euros pour une boisson, le total est 13 euros. Si je dois payer 15 euros pour une pizza et 4 euros pour une boisson, le total est 19 euros. Si je dois payer… »

Épuisant. Stérile. Incorrect.

Les variables transforment cette énumération infinie en une seule formule universelle : prix_total = prix_pizza + prix_boisson. Soudain, vous avez une solution générale applicable à des millions de contextes sans jamais avoir à les énumérer. C’est le pouvoir de l’abstraction symbolique : vous travaillez avec des rôles (« le prix d’une pizza »), pas avec des valeurs spécifiques (« 10 euros »).

Pour un économiste modélisant une épidémie, cela signifie : au lieu de calculer 14 milliards de scénarios différents (une pour chaque habitant de Terre), on manipule trois variables interdépendantes—S (susceptibles), I (infectés), R (rétablis)—et on explore comment elles s’influencent mutuellement. Le modèle SIR capture la structure générale, indépendante des chiffres exacts.

La distinction variable/constante structure votre pensée

Les constantes sont les invariants du système. Les variables capturent sa dynamique. Cette séparation n’est pas pédantique ; elle façonne fondamentalement comment vous modélisez le réel.

En physique, la constante gravitationnelle G ne change jamais. Mais la masse m, la distance d, l’accélération résultante a—ce sont des variables. Comprendre qu’une variable peut prendre mille valeurs différentes, tandis que G reste éternellement à 6,674 × 10⁻¹¹, c’est comprendre que certains aspects du monde sont flexibles, d’autres rigides.

Comment les variables fonctionnent : du symbole à la solution

Étape 1 : Identification et nommage

Vous formulez un problème : « Combien de temps faut-il pour qu’une infection touchant 10 % de la population atteigne 50 % ? »

Vous identifiez les quantités qui changent ou qui sont inconnues :

  • Le temps écoulé (la variable indépendante, celle que vous contrôlez implicitement)
  • Le pourcentage infecté (la variable dépendante, celle qui répond au temps)
  • Le taux de transmission (paramètre que vous fixez pour explorer différents scénarios)

Nommez-les : t (temps en jours), P(t) (proportion infectée à temps t), β (taux de transmission).

Étape 2 : Domaine de définition

Une variable sans domaine est comme un boîtier postal sans adresse complète. Spécifiez :

  • t ∈ [0, 365] (le temps a une limite réaliste)
  • P(t) ∈ [0, 1] (une proportion ne peut pas être négative ni supérieure à 100 %)
  • β ∈ ℝ⁺ (un taux de transmission est positif)

Ces frontières guidentes tout ce qui suit. Vous ne chercherez jamais une solution où P = 1,5 ou t = -10 jours, car ces valeurs violent le domaine.

Étape 3 : Quantification logique

Quand vous écrivez une équation différentielle comme dP/dt = βP(1 - P), vous dites implicitement :

Pour tout temps t dans le domaine [0, 365], la dérivée de P par rapport au temps égale βP(1 - P).

La quantification universelle (« pour tout », ∀) transforme une formule ouverte en une affirmation testable sur toutes les valeurs du domaine, pas seulement quelques-unes.

Inversement, quand vous demandez « existe-t-il une solution où P atteint 50 % ? », vous posez une question d’existence existentielle (∃). Les deux quantificateurs—universel et existentiel—structurent entièrement le type de réponse que vous obtiendrez.

Étape 4 : Manipulation et résolution

Vous manipulez l’équation selon les règles de l’algèbre ou du calcul. Si vous trouvez que t = 47 jours, vous validez que cette valeur appartient au domaine [0, 365]. Puis vous interprétez : « L’infection atteint 50 % en environ 7 semaines, dans ce scénario précis. »

  1. Identifier les quantités qui changent ou sont inconnues.
  2. Nommer chaque variable par un symbole clair avec une description verbale.
  3. Spécifier le domaine de définition : l’ensemble exhaustif des valeurs admissibles.
  4. Établir les relations mathématiques (équations, inégalités) reliant les variables.
  5. Manipuler selon les règles algébriques ou logiques du contexte.
  6. Résoudre en cherchant les instanciations (valeurs spécifiques) qui satisfont les relations.
  7. Valider que les solutions appartiennent au domaine.
  8. Interpréter en contexte : qu’est-ce que ce résultat signifie pour le problème réel ?

Sous le capot : distinctions et mécanismes

Variables libres vs variables liées

Une variable libre demeure indépendante : elle peut prendre n’importe quelle valeur de son domaine sans obligation. Dans l’équation « 4x² + x - 3 = 0 », x est libre—vous la cherchez précisément.

Une variable liée est enchaînée par un quantificateur. Dans « ∀x ∈ ℝ, x² ≥ 0 », le x est lié par le quantificateur universel ∀. Cette variable n’est pas libre de prendre n’importe quelle valeur sans conséquence : la proposition dit quelque chose sur tous les x simultanément.

Subtilité critique : la même lettre x peut être libre dans un contexte et liée dans un autre. Les confondre génère des erreurs logiques graves.

Variables muettes vs variables parlantes

En calcul intégral, quand vous écrivez ∫₀¹ t² dt, la variable t dans l’intégrale est muette (ou fictive)—vous pourriez la renommer u ou s sans changer la valeur de l’intégrale. Son nom est interchangeable.

La variable parlante (ou libre) porte une signification structural. Si une formule dit « l’accélération a dépend de la force F », renommer a en b change le sens complet.

La dichotomie mathématique vs informatique

En mathématiques, une variable est un objet statique et symbolique. Elle représente l’indéterminé ; elle n’a pas de valeur assignée jusqu’à la résolution. L’équation « x + 5 = 12 » ne dit rien sur x avant d’être résolue ; x est purement un placeholder.

En informatique, une variable est un conteneur dynamique de données mutable. Une ligne compteur = 0 assigne immédiatement la valeur 0. La ligne suivante compteur = compteur + 1 change sa valeur—le conteneur se vide, se remplit avec une nouvelle valeur. C’est un processus temporel, itératif, mutable.

Cette divergence sémantique est source de confusion majeure quand les apprenants passent de l’algèbre à la programmation. En algèbre, x reste un symbole abstrait. En Python, x devient une petite boîte de mémoire RAM dont le contenu peut être modifié à volonté.

La variable aléatoire : quand l’incertitude devient structure

Une variable aléatoire associe une valeur numérique à chaque résultat possible d’une expérience stochastique. Lancez un dé : la variable aléatoire X prend la valeur 1, 2, 3, 4, 5, ou 6, chacune avec probabilité 1/6.

Contrairement aux variables ordinaires (qui sont déterministes, une fois x assigné c’est fini), les variables aléatoires sont probabilistes : elles capturent l’incertitude en structure mathématique. Vous pouvez calculer une espérance, une variance, une distribution complète—transformer le chaos en statistique.

Applications concrètes : où les variables respirent

  • Machine Learning : chaque colonne d’une base de données est une variable indépendante (feature) ; la colonne cible est la variable dépendante (label). Identifier les variables pertinentes, nettoyer leurs domaines, explorer leurs corrélations—c’est le cœur du travail de data scientist.

  • Optimisation industrielle : vous manipulez des variables de contrôle (température du four, débit de matière première) pour optimiser une variable de résultat (rendement, qualité). Les variables indépendantes causent, les variables dépendantes répondent.

  • Modélisation climatique : des centaines de variables (température, pression, humidité, vitesse du vent, concentration CO₂…) interdépendantes, reliées par des équations différentielles complexes. Modifier une variable propague ses effets sur toutes les autres.


Notions liées